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| Dossiers - Le négoce de spécimens minéralogiques |
par Frédéric DELPORTE E-mail : delporte.frederic@wanadoo.fr
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Toutes ces grandes collections n'ont pu se créer qu'en symbiose avec un puissant et vaste réseau d'approvisionnement. Les spécimens et les collections voyagent... Pour paraphraser Lavoisier, géologue, lui-même collectionneur, et surtout très impliqué ainsi que ses disciples dans les débuts de l'analyse chimique des minéraux à la fin du dix-huitième siècle, aucune collection ne se crée, aucune ne se perd, toutes se transforment : dispersion d'une collection, intégration des spécimens dans d'autres, vie des collections, ... La pérennité des collections est d'ailleurs assurée par la possibilité de " recyclage " des spécimens dans d'autres ensembles, cela par l'intermédiation d'un marché actif et dynamique. Qui négligerait ou malmènerait un ensemble patrimonial ayant une valeur financière connue ?
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A la fin du dix-huitième siècle, de nombreuses boutiques spécialisées en Histoire Naturelle existent dans toutes les grandes villes d'Europe. Notons plus particulièrement celle de John Lavin, associé au " Lavin's Museum " à Penzance (Cornwall), au style Egyptien unique. Le négociant et collectionneur anglais J.Forster possède une boutique à Londres, tenue par sa femme, une à Paris tenue par son frère Henry. Forster possède également un pied à terre à St Petersbourg. Il y séjourne de façon régulière et prolongée car il achète et vend d'importantes quantités de spécimens en Russie. Il fut courtier en spécimens minéralogiques pour le roi d'Espagne Carlos IV et obtint de ce dernier l'octroi de la concession des mines de sulfure à Cadiz afin d'en extraire des spécimens de collection. C'est très probablement la première mention de l'exploitation d'un gisement uniquement pour alimenter le marché des spécimens de collection.
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| Peinture d'Alexandre-Isidore Leroy de Barde (1777-1828) représentant un meuble à minéraux. |
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Un autre négociant anglais, John Mawe, est mandaté par le roi d'Espagne pour réunir une collection de minéraux anglais puis, comme minéralogiste pour le roi du Portugal, il passera les années de 1804 à 1810 au Brésil pour y collecter des spécimens. Mawe reviendra dans son pays natal où il s'occupera encore de minéralogie, contribuant en autres choses à la connaissance de l'apatite et de la tourmaline en Devon.
A Paris, d'importantes ventes sont organisées par Forster en 1760, 1769, 1772, 1780, 1783. D'autres négociants font de même et de très nombreuses autres ventes dispersent des collections. De très complets catalogues sont réalisés pour ces ventes, ceux de Forster furent réalisés par Romé de l'Isle.
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| Spécimen de crocoïte (Russie) de la collection Jean Romé de l'Isle. |
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Romé de L'Isle avait d'ailleurs comme principale activité la réalisation de catalogues de collection et de vente, il en réalisera au moins quatorze. N'oublions pas que ce scientifique est un des pères de la cristallographie moderne. Il fut initié à la minéralogie par Balthazar Sage, créateur de l'école des mines de Paris. Le premier travail de Romé de l'Isle fut la rédaction en 1767 d'une partie du catalogue de vente des collections de Pedro Franco Davila, un péruvien, citoyen espagnol résidant un temps à Paris. Les ventes aux enchères de collection de minéraux ne se comptent plus en cette fin du 18ème siècle. Celle de Davila comprenait 16.000 spécimens minéralogiques, 8.096 catalogués et environ 8.000 non décrits, le catalogue comportant en tout 40.000 objets. Parmi les acheteurs notons les minéralogistes Sage et Daubenton, le géologue Desmarest, les économistes Turgot et Quesnay, les architectes Belanger et Morel. Davila se constitua une deuxième collection. Elle fut échangée en 1771 à l'état espagnol contre une pension fort conséquente et une maison. De plus importantes collections furent créées puis vendues à cette époque.
La collection de 12.000 spécimens de Haüy, autre père de la cristallographie moderne, fut vendue en 1814 l'équivalent de plusieurs millions d'Euros à Richard Grenville, Duc de Buckingham. Elle séjourna en Angleterre avant d'être rachetée en 1848 pour le musée national d'Histoire Naturelle à Paris.
Le neveu de Forster, John Henry Heuland, lui succéda et organisa en 1808 la vente de sa collection, puis de son stock. Celui-ci fut vendu dans ce qui reste certainement la plus importante vente aux enchères de minéraux avec 5860 lots. Henry Heuland devint un extraordinaire négociant, avec une conception très actuelle de ce qu'est un " bon " spécimen. Il apporta au musée d'Histoire Naturelle de Londres des spécimens français majeurs : suite d'azurite de Chessy, macle de La Gardette, etc. Le père de Henry, Christian Heuland, fut lui-même négociant. Il se risqua à des expéditions de collecte de spécimens au Pérou et au Chili vers 1795-1800. Nombreux sont les musées du monde entier et les collections privées qui possèdent aujourd'hui des spécimens passés par les mains de Forster et de Heuland.
Il est toujours de coutume en cette fin du dix-huitième siècle de récolter dans les mines de " beaux spécimens de cabinet " afin de les vendre aux naturalistes, suivant en cela une tradition issue des sociétés minières du Saint Empire germanique.
A St Marie-aux-Mines, Alsace, Mühlenbeck rapporte que l'on découvrit dans la mine " Glückauf " en 1772 " de l'argent natif arborescent d'une telle beauté qu'on ne le fondit point, mais qu'on le vendit tel quel ". Nous savons par Reber que Beysser, curé luthérien de Mietersholz, ancien ministre de St Marie, et Mathieu des Essards, procureur du roi au siège prévôtal de cette même ville, collectaient des spécimens, correspondant avec Buffon et Nollet. Des Essards fournit le cabinet du roi Louis XVI en spécimens de " Rothgildigerz ".
Si Goethe fut l'écrivain et le poète que l'on connaît, il fut aussi chercheur en Sciences Naturelles, et collecteur-collectionneur de spécimens minéralogiques (1599 numéros à l'inventaire, collection générale de 18.000 spécimens en sciences de la terre). En 1779, Goethe est à Chamonix où il achète un beau spécimen de quartz fumé à Jacques Balmat, alors âgé de 17 ans. Balmat, fameux cristallier et en tant que tel un des pères de tous les alpinistes, fut le premier à gravir le Mont-Blanc avec Paccard en 1786. Balmat fournit également en spécimens De Saussure, Dolomieu, De Drée, Beudant, Brochant de Villier, Cordier. Dans son " voyage en Suisse ", Goethe narre son périple de 1797. Il nous décrit ses collectes de minéraux et ses achats : à " l'hospice " du col du Gothard, " la cuisinière nous a proposés des minéraux et nous a montré une grande quantité d'adulaires, en nous racontant où elle les avait pris. Comme la mode des minéraux change ! On veut d'abord des cristaux de quartz, puis des feldspaths, puis des adulaires, et maintenant du schörl rouge ". Goethe possédait plusieurs spécimens de St Marie-aux-Mines, notamment deux spécimens de smaltite et un spécimen d'aragonite coralloïde. Il possédait aussi, en autres, des spécimens des mines des Chalanches et de La Gardette, Isère, de Chessy, Rhône, et même des carrières de Montmartre ! Sa collection est de nos jours intacte et conservée à Weimar, Allemagne.
Lors de l'exploitation infructueuse de la mine d'or de La Gardette (Isère), le directeur Schreiber fit récolter et vendre " les échantillons instructifs pour leur valeur intrinsèque ou selon leur beauté pour en verser le montant dans la caisse de la mine ". Dans le cas présent, le produit de la vente de spécimens minéralogiques était un sous revenu de l'exploitation minière, ce qui a permis la conservation entre autres de très nombreux et fameux spécimens de quartz. Cette tradition s'est malheureusement perdue en France, elle aurait pu permettre la préservation d'innombrables spécimens lors des exploitations minières des années 1960-80. Seuls les concasseurs en ont profité...
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| Maj le 04.07.2007 |
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