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Dossiers - Savoir collectionner pour une collection de minéraux raisonnée et raisonnable
par Jean-Marie PENDEVILLE


RUSES A GOGO

Beaucoup sont grossières. Il ne faudrait pas les sous-estimer car elles piègent sans cesse un nouveau public d'amateurs. A force de les cataloguer "banales", "courantes", "ridicules", sans les sanctionner, à force de feindre de les ignorer, on leur confère, bon gré mal gré, une sorte de légitimité. Une légitimité inacceptable.
Je fais référence, entre autres, aux faux quartz noirs ou jaunes et aux agates colorées. Le quartz blanc laiteux noirci par la radioactivité artificielle passe pour un quartz noir ou morion. Le quartz violet (ou améthyste), brûlé au four, acquiert une teinte jaune brun grâce à laquelle il se rebaptise "citrine".
La tranche d'agate polie est teintée en rose, bleu ou vert par des traitements appropriés. Quartz noirs et quartz jaunes sont évidemment beaucoup plus rares dans la nature. Il n'y aurait qu'un demi-mal si la manipulation était signalée, mais c'est rarement le cas.
Certes, chacun a le droit d'acheter la pièce qui lui plaît, même kitch, autrement dit de mauvais goût et destinée à la consommation de masse, mais, au moins, qu'il sache qu'elle est trafiquée. Trop de vendeurs de monstres sévissent en toute impunité. Les réglementations de bourses devraient exiger que tout minéral manipulé, à l'instar de tout minéral recollé, soit étiqueté comme tel. Ainsi que les minéraux de synthèse, cela va de soi, car ceux-ci ne déclinent pas toujours leur identité, contrairement à ce qu'on pourrait croire.
Qu'on se souvienne des gros paquets rouge-brun cristallisés qui s'amassaient, tout récemment encore, sur les étals des marchands polonais et qui faisaient dire au loustic : "Vous me mettrez un kilo de caramels, s'il vous plaît !". A leur côté, on lisait parfois : "zincite". Mais sans plus, sans autre précision. Et il fallait beaucoup questionner (et si possible en polonais!!) pour apprendre que le caramel n'était que le résidu de fours métallurgiques.
A mes yeux, les minéraux de synthèse sont le danger-type. Je doute que les enfants s'informent vraiment de leur vraie nature ou qu'ils la comprennent. Et après tout si on ne lui demande rien, le marchand peut se taire, n'est-ce pas ? Il ne commet quand même qu'un tout petit mensonge : par omission !
J'ai assisté, un jour, à un tour de passe-passe mémorable qui, au fond, pourrait se résumer ainsi : "Passe-moi la monnaie ! je te refile un mauvais caillou". Cela se passait... Qu'importe ! quelque part en Belgique. Un petit garçon avait cent francs à dépenser pour le caillou de ses rêves et, bien sûr! (cela ne rate jamais), il avait pointé du doigt de terribles cristaux irisés (de bismuth ou de carborandum, je ne me rapelle plus trop bien). "Cela est-il naturel ?" s'inquiétait la mère. "Oui, oui ! répondait le vendeur d'une voix mal assurée, presque... Pas de problème !" Ne chicanons pas ! tout est "presque" naturel. Y compris la tour Eiffel, composée de fer, en grande partie.
Il serait trop simple de croire que les victimes d'arnaques ne se rencontrent que chez les enfants ou les amateurs débutants. L'ingéniosité des falsificateurs de pierres est telle que, périodiquement, des scandales éclatent, dont font les frais les collectionneurs les plus chevronnés.
Il va de soi que plus l'espèce minérale est prisée et coûteuse, plus le contrefacteur s'attache à la copier ou à la "travailler" pour l'améliorer, visant par le fait même une clientèle huppée. On ne compte plus les contrefaçons en gemmologie, mais la minéralogie est marquée, elle aussi, par des exemples retentissants: les faux ors cristallisés du Venezuela ou les anglésites du Maroc qui ne devaient leur bel orange trompeur qu'à l'eau de Javel. Une menace permanente pèse sur les échantillons très esthétiques. Sont-ils vrais ? Sont-ils sains ? Ils présentent et présenteront toujours le risque d'avoir une cristallisation traficotée. Certaines fois, c'est un ou quelques cristaux détachés qui ont pu être fixés sur une gangue nue, soit qu'ils aient été recollés après minage (comme les cristaux d'émeraudes colombiennes ou quelques gemmes diverses d'Afghanistan et du Pakistan : apatites, tourmalines, aigues-marines, topazes…), soit qu'ils aient été ajoutés tout à fait arbitrairement (comme dans les cinabres chinois). Certaines fois, c'est une plage cristalline trop pauvre (de wulfénite, de soufre, etc…) qui a pu être enrichie de cristaux supplémentaires. Le collage est le fléau des collectionneurs car l'œil le plus exercé est trop souvent impuissant à le repérer.
Seuls les UV ont quelque chance de faire apparaître le trait ou le point de colle fatidique, à condition que la pièce douteuse puisse être éclairée sous l'angle approprié. Ce qui est loin d'être toujours possible. [En fait, comme certaines nouvelles colles indétectables à la "lumière noire" sont apparues sur le marché, le procédé devient lui-même de plus en plus inopérant. Tout récemment, un lot de carrollites s'est révélé entièrement truqué après avoir passé, avec succès, l'examen à la loupe binoculaire et le contrôle UV. Les magnifiques cristaux, détachés à l'origine, avaient été repositionnés sur gangue et très habilement cimentés par une mixture de colle et de poussière de roche-mère. C'est un bain d'acétone qui leur a rendu leur liberté !]
Le collectionneur ordinaire, passant sous la loupe les petites pièces avenantes qu'il se propose d'acquérir, ne sera "heureusement" confronté qu'à des problèmes mineurs : l'un ou l'autre cristal ébréché, l'un ou l'autre cristal recollé. Que sa vigilance, en tout cas, ne soit jamais prise en défaut !
Contre le mal, contre la manipulation, il n'est aucun remède absolu. Je ne vois qu'une solide protection : le contrat de confiance, ou mieux, d'amitié, qui unit l'acheteur et le marchand-expert convaincu de la validité de ses pièces.
Ou alors... le recours à la philosophie ! En effet, qui oserait croire et affirmer qu'il n'a jamais acquis ou n'acquerra jamais de pièces truquées ? Mais, ainsi que le dit le proverbe "on ne souffre pas de ce qu'on ignore". Après tout, il y aurait plus de 100 faux Van Gogh présumés à travers le monde.



Il est des ruses particulièrement perverses. Les exemples les plus fous qu'il m'ait été donné d'observer, que dis-je ? de vivre, à mon corps défendant, remontent à un an à peine. Ils prouvent combien il faut rester sur ses gardes.
A Sainte-Marie-aux-Mines, édition 98, mon attention fut captée par un beau cristal de chalcantite de l'Oural, logé dans une géode verte, et certifié authentique. Par prudence et parce que le prix me semblait anormalement bas, je sollicitai l'avis d'un ami, très au fait en matière de fraudes. Comme moi, il ne put se prononcer, partagé entre l'admiration et le doute, ébranlé par l'assurance du vendeur. Carrément, nous allâmes consulter une sommité, un professeur du Musée Fersman de Moscou. Son verdict fut sans appel : il s'agissait d'une alliance contre nature (en réalité, le distingué professeur hésita lui aussi beaucoup avant d'émettre un avis définitif). Le faux cristal bleu avait été coincé entre divers minéraux de cuivre, naturels. J'évitai de justesse la catastrophe.
La mésaventure vécue quelques mois plus tôt, lors d'un retour au Katanga, en novembre 97, m'avait sans doute déjà un peu vacciné contre les entourloupes. Là, je m'étais laissé avoir comme un gamin en me jetant voracement sur des groupes de stalactites de malachite parfaitement imités, selon le même principe de l'union intime du vrai et du faux.
Après deux achats très onéreux, un ami, heureusement, me mit au parfum. Il avait cru en la même aubaine, lui aussi, mais tenaillé par le doute, il s'était finalement décidé à procéder à la plus drastique expertise qui soit. En cassant une pièce. Il donna donc un coup de piolet et découvrit que les fameuses stalactites (les doigts, comme on dit là-bas) n'étaient que des carottes de résine synthétique enduites d'éclats de malachite et collées sur de vrais rognons. En bon médecin légiste qui pratique l'autopsie, il avait tiré l'affaire au clair. Le cadavre était pourri.
Le simple usage de ma loupe (qui pourtant, ironie du sort ! ne me quitte jamais) eût suffi pour différencier éclats et cristaux, mais j'avais été "saisi" à vif dans la fièvre du retour aux sources et je voulais croire en ma chance.
En certains cas, quand on se trouve dans cette disposition imbécile toute particulière, quasiment de transe, plus la fraude est énorme, plus elle a de chances d'appâter l'innocent. C'est qu'elle doit le ferrer très vite en effet, tant qu'il n'est plus tout à fait lui-même.
Après coup, j'ai médité avec émotion les paroles de feu Mobutu. Il prônait "le retour à l'authenticité". J'aurais dû m'en souvenir.
De falsifications aussi élaborées, il en est bien d'autres. Au Maroc, par exemple, des géodes de quartz sont hérissées de pointes de bois collées et gainées de petits clivages de galène. Du plus bel effet! Ces montages (il y en aura toujours !) sont redoutables. Ceux qui en ont fait les frais connaissent la désillusion d'avoir payé fort cher des pièces absurdes et l'amertume d'avoir été bernés comme des nigauds.
Par chance, avec le temps, les souvenirs les plus cuisants se transforment en "bonnes blagues". Sans crâner, on finit par se vanter de ses malheurs lorsqu'ils sont... pittoresques. Une clownerie, c'est toujours à base de chutes, de claques et de-coups de pied au cul !

LA MISE EN VALEUR DES MINERAUX

La question pourrait présenter parfois certaines analogies avec ce qui précède. Par conséquent, elle mérite un rapide examen. Elle ne concerne dans notre esprit ni le trimage, ni le nettoyage par ultrasons ou produits chimiques divers, mais l'ensemble des procédés controversés utilisés pour valoriser, coûte que coûte, les minéraux nantis de défauts congénitaux, tels que la fragilité, l'enfouissement dans une roche dure ou l'opacité de surface.
"Aux grands maux, les grands remèdes !", peut-être. Mais peut-on tout permettre dans l'optique d'une sorte de chirurgie esthétique qui, pour les minéraux, inclurait le lifting, le peeling et même la prothèse ?



D'emblée, j'avouerai, quant à moi, que, dans l'ensemble, je rejoins le groupe des tolérants, de ceux qui, avec bon sens, admettent que beaucoup de pierres n'existeraient pas, n'existeraient plus, si elles n'avaient été traitées au départ.
Les quartz à inclusions (aiguilles de rutile et autres) ne révèlent leurs trésors que si leur surface ingrate a été polie. Les merveilleux échafaudages de cubes de pyrite de Logroño ne se maintiennent sur leur gangue que s'ils y ont été cimentés par la superglu. Les cristaux de boléite ne peuvent demeurer en place que si leur support rocheux a été chimiquement affermi. Les rubis, les grenats (ceux d'Autriche, véritablement "sculptés", dégagés de la gangue un à un par un long et minutieux travail de burinage et fraisage sont fort discutés), certains cristaux de stibine même n'apparaissent au jour, pour notre plus grand plaisir, que si leur prison de pierre a été dissoute par l'acide adéquat.
Certains puristes trouvent cela dérangeant ? C'est affaire de goût.
Certains estiment les pièces "travaillées" beaucoup moins attractives. C'est affaire de sensibilité.
Les Américains sont encore beaucoup plus permissifs que nous. Depuis longtemps, ils laissent toute latitude aux dealers de huiler les cristaux "touchés" ou trop ternes de leurs quartz, calcites ou barytines pour leur donner meilleure mine (l'huile ou la "baby lotion" estompant ou atténuant les cicatrices blanches, ou lustrant la matité des pièces disgraciées). Au pays du show-business, on ne concevrait pas qu'une starlette entre en scène sans quelques retouches.
Là où le bât blesse, c'est quand la préparation du minéral est si radicale qu'elle en arrive à transformer l'apparence du minéral. Par polissage mécanique intensif, par exemple. On peut considérer que certains cristaux ambrés de calcite américaine, mis en vente après avoir été polis, et sans mention de leur traitement, usurpent leur identité.
On bascule ici du naturel à l'artificiel. Le procédé appliqué à des blocs de malachite griffés ôte à ceux-ci leur statut de pièce minéralogique. Logiquement, la calcite polie devrait aussi être vue comme dénaturée et sans intérêt.
De toute façon, les techniques de mise en valeur des échantillons ne devraient pas rester connues des seuls préparateurs ou des seuls spécialistes.
C'est en toute connaissance de cause, renseigné sur la nature et la qualité exacte des spécimens offerts que l'amateur devrait pouvoir décider son achat.
De même qu'un cristal cassé et recollé (et perdant de ce fait 50 % ou plus de sa valeur) doit être vendu comme tel (air connu), de même toute pièce "arrangée" devrait être signalée comme telle, du moins verbalement, à qui veut l'acquérir, par correction.
Imaginerait-on une jeune beauté qui n'avouerait le port d'un dentier ou d'une perruque qu'au lendemain de ses noces ? Je ne dis pas qu'elle aurait perdu 50 % de sa valeur, mais elle laisserait quelque peu déconfit !
Il ne sert à rien de rêver tout haut d'une minéralogie définitivement propre, épurée enfin de toute manigance. Cependant un contrôle plus rigoureux des camelots du Royaume et de leurs dérives, quand elles sont éhontées, ne pourrait que redorer le blason de la minéralogie, trop souvent terni par les magouilles. Puissent mes conseils et mises en garde aider quand même les jeunes minéralogistes à progresser plus vite et plus sûrement sur la voie de la collection réussie ! Elle est loin d'être royale. Elle exige courage, patience et lucidité, sous la menace perpétuelle de traquenards et d'égarements. Les requins guettent. Mais qui peut craindre les obstacles du terrain ou de la bourse aux cailloux, s'il a le feu sacré ?
Cet article est paru en janvier 1999 dans le MINIBUL, bulletin de l'A.G.A.B. (Association des géologues amateurs de Belgique) de Liège en développement d'une causerie donnée au C.M.A. (Club minéralogique d'Arlon).


Article publié dans le Règne Minéral n°29 Septembre-Octobre 1999.

Nous remercions Louis-Dominique BAYLE, directeur de la publication pour l'aimable autorisation de reproduction de ce texte, ainsi que Roland FOURNEL pour les illustrations.
 
 
Maj le 02.10.2002