|
|
 |
 |
 |
| Dossiers - Savoir collectionner pour une collection de minéraux raisonnée et raisonnable |
par Jean-Marie PENDEVILLE 
|
     
|
SUR LA NOTION DE VALEUR
Si l'on parle de pierres, la notion de valeur demande une mise au point. En effet, entrent en jeu la notion de valeur sentimentale et la notion de valeur dite "vénale", c'est-à-dire de valeur acquise à prix d'argent.
La valeur sentimentale, presque toujours déroutante, est attribuée à la pierre qui a été trouvée et méritée par de pénibles efforts. Une pierre animée et "inventée" grâce à la prospection personnelle garde une valeur noble, pure, inaltérable, car elle est idéalisée par un processus qui serait comme une création, comme une paternité.
La valeur objective et vénale d'une pierre est décidée par le marché spécialisé des bourses de minéraux car les pierres participent d'un vaste commerce, ouvert ou occulte, couvrant à peu près toute la planète.
Une pierre achetée reste très souvent une valeur à risque, du type de l'action cotée en bourse.
Deux questions viennent à l'esprit.
Primo : " Est-il concevable qu'une collection puisse se constituer sans achats ? "
Secundo : " Est-il possible qu'une pierre issue d'une prospection personnelle ait aussi une valeur marchande ? "
Oui, dans les deux cas.
D'aucuns prétendront fièrement qu'ils se refusent à acheter des pierres. Leur attitude est respectable. Libre à eux de se contenter de leur acquis personnel. Mais ils auront dû très vite définir leurs limites, qui resteront modestes. Toute collection remarquable, tendant à se compléter ou à se parfaire, ne peut échapper à la fatalité des achats et le collectionneur le plus rétif devra concéder que "le marchand de cailloux est un mal nécessaire". Encore convient-il, comme nous le verrons, pour le meilleur profit, de savoir user de ses services.
D'autre part, il n'est pas exclu qu'une trouvaille personnelle ait aussi une valeur intrinsèque et puisse être commercialisée. Le collectionneur normalement constitué ne peut qu'espérer trouver un jour les spécimens esthétiques ou les raretés qui lui permettraient de rentabiliser quelque peu sa passion ou de constituer un capital réservé à l'achat de pierres inaccessibles, sinon dans les circuits commerciaux.
Certes, la valeur vénale des minéraux vendus peut être si élevée qu'il est assez rare qu'elle puisse soutenir la comparaison avec celle des minéraux récoltés, mais les prospecteurs amateurs savent que la débrouillardise et l'acharnement accomplissent des prouesses.
L'équilibre recherché entre les pierres personnelles et les pierres du commerce n'est en fin de compte qu'une affaire de degré de prétention et il arrive que des lots tout entiers de pierres de moyenne estime soient troqués en contre-valeur de spécimens individuels, plus convoités.
Oui, les pierres valent de l'argent, n'en déplaise au collectionneur-poète ! et il est de bon aloi que tous les novices en minéralogie le sachent, et le plus précisément possible. Sans aller jusqu'à considérer une collection comme un placement (il existe quelques fortunes plus ou moins secrètes, complètement converties non seulement en gemmes, mais aussi en échantillons minéralogiques), sans aller donc jusqu'à multiplier les achats dispendieux, il ne faut jamais oublier qu'une pierre peut être une bonne affaire, une mauvaise affaire ou ... une simple illusion. Or le commerce des minéraux est continuellement menacé de manipulations.
LE PRIX DES MINERAUX
Sachant que les minéraux ont une valeur vénale, nous serions portés à croire qu'elles sont aisément tarifiables. Tant s'en faut ! Aucun règlement, aucun document ne fixent, ni ne limitent leur prix.
Du moins pourrions-nous penser que celui-ci, sans trop d'écarts, est déterminé selon un consensus tacite. Pas davantage ! La commercialisation des minéraux, si longue et tortueuse, est livrée à la plus grande fantaisie et, qui plus est, gangrenée par un mal incurable : la SPECULATION.
Les marchands ont beau jeu de prétexter la raréfaction des pièces de qualité en vertu de l'épuisement des gîtes de production. La vraie raison de l'emballement du marché réside surtout dans l'engouement de la clientèle la plus fortunée.
Aux U.S.A., aux bourses de Tucson et de Denver par exemple, il est banal que des échantillons de qualité soient monnayés en dizaines de milliers de dollars. Et comme l'Amérique donne le ton ("quand l'Amérique prend froid, le monde entier éternue !"), les principales bourses européennes (Munich, Sainte-Marie-aux-Mines, Turin) suivent le mouvement.
Visitez ces bourses et enregistrez les exclamations dépitées des acheteurs potentiels, vous noterez qu'elles vont crescendo d'année en année : "Exagérés !", "Impossibles !", "Déments !" entendrez-vous dire à propos des prix indiqués.
La tendance ne peut être inversée. Le principe est acquis que la minéralogie de qualité s'assimile aux pratiques du marché des œuvres d'art. Il est convenu que tout "produit" de luxe est du domaine du caprice et de la passion et que la passion se refuse toute limite lorsqu'elle s'est fixée un but. Aussi toute démesure ne peut entraîner que des abus.
Si un minéral est jugé très désirable, dans le contexte de la paranoïa mâtinée de snobisme et d'orgueil, rien ne justifie objectivement qu'il vaille 1 000 plutôt que 10 000 dollars.
Si certains tableaux modernes, et affreux (quand on ose le dire !), atteignent des cotes faramineuses, pourquoi certaines pierres exceptionnelles n'atteindraient-elles pas des prix astronomiques, inaccessibles au commun des mortels ? De surcroît, celles-ci sont uniques et inimitables tandis que ceux-là pourraient être copiés.
Il paraît sage d'admettre cette évidence.
Par contre, à juste titre, on s'indignera du phénomène de surenchère mercantile qui, présentement, en droite ligne, contamine le marché des échantillons classiques ou communs.
C'est de ce mal qu'il faut essayer de protéger le jeune collectionneur en le déniaisant, en le conseillant, en l'invitant à la prudence et à la réflexion.
Toute pierre doit être "pensée" selon des critères de qualité, mais aussi en fonction d'une valeur vénale plausible.
" SAVOIR COLLECTIONNER, c'est aussi SAVOIR ACHETER "
Le commerce des minéraux est trop souvent livré à l'anarchie. Il est trop facile de prétendre que le marchand est maître de ce qu'il offre et que le chaland est libre ou pas d'acheter ce qui le tente.
Dans l'univers naïf et fantasmatique des bourses de province, il est vraiment trop aisé d'abuser de la crédulité du béotien ou de l'amateur débutant, en lui refilant à prix fort des pierres sans valeur.
Mais qu'est-ce qu'une pierre sans valeur ?
J'entends déjà qu'on me rétorque que les pierres proposées à la vente ont d'abord été achetées, et qu'elles ne sont pas méprisables puisqu'on les achète à nouveau et qu'on leur trouve de grands attraits.
Inépuisables gypses ! Inépuisables sulfures ! Inépuisables zéolites!
Et ces pierres-là, dites-moi ! ne feront-elles pas la fierté de leurs acquéreurs, dans un coin du salon ou du bureau ? Et ne les trouvera-t-on pas remarquables lorsqu'on les découvrira ?
Il y a malentendu.
Les minéraux précités relèvent plus de la décoration que de la collection. Les pierres considérées comme éléments de décoration présentent un intérêt qui se suffit à lui-même, un intérêt qui serait en quelque sorte transitoire.
Les minéraux de collection ont une autre ambition, une ambition de durée. ils s'ajoutent les uns aux autres, au fil des ans, pour composer un ensemble important et qui finit par représenter un capital non négligeable, appelé (c'est la moindre des choses !) à se conserver, ou même, illusoirement ou non, à prospérer. Et, dans cette perspective, il faut mettre en garde ceux qui, par passion ou par étourderie, croiraient que tout achat de pierre est un investissement certifié.
Une pierre sans valeur est une pierre qui, au mieux, ne pourra jamais retrouver sa valeur initiale d'acquisition, au pire, qui n'intéressera plus personne lorsqu'il s'agira de la revendre. De même qu'il existe des collections vouées à l'oubli parce qu'inesthétiques, de même il existe des collections condamnées au dédain pour leur banalité.
Fruits d'achats hasardeux et d'engouements frivoles, elles connaîtront la disgrâce, tôt ou tard.
Il n'est pas si rare d'en rencontrer. Tout récemment, un conservateur de musée confiait à ses amis qu'on venait de lui proposer de racheter une collection privée qui avait coûté 100 000 francs, factures à l'appui. Et qui était dérisoire... Imaginez le dépit du propriétaire, un vieux monsieur très distingué !
"Comme les gens se laissent avoir !".
DU BON USAGE DES MARCHANDS
Il en est de toutes sortes : de bons et de meilleurs, de mauvais et de pires. Il en est d'honnêtes et de rusés, de savants et d'ignares. Certains, en hommes de goût, en esthètes presque, se font une joie de présenter un matériel de qualité. D'autres, sans fierté ni scrupules, s'apparentent plus à de petits boutiquiers roublards qu'à de fidèles serviteurs de la Minéralogie.
Il faut apprendre à les connaître quels qu'ils soient. Pour leur collaboration précieuse, pour les recommander ou... les démasquer. Les marchands sérieux révèlent, mettent à portée, redistribuent les trouvailles faites en terres lointaines, trouvailles qui, sans eux, resteraient confidentielles ou inaccessibles.
Leur tâche exige qu'ils soient toujours sur la brèche pour capter la nouveauté, pour choisir les meilleurs échantillons ou même obtenir le monopole d'une belle découverte.
Pour maintenir leur image de marque, ils accomplissent souvent de vrais tours de force, en engageant des fonds importants et en multipliant les déplacements. Ce n'est pas de tout repos. Aussi méritent-ils notre considération.
Ceci dit, je n'en reste pas moins aux côtés du collectionneur débutant pour lui ouvrir les yeux.
Par esprit de corps, je veux qu'il apprenne les mécanismes et les roueries du commerce des minéraux.
Il les découvrirait lui-même un jour, sans doute. Autant qu'il les pénètre le plus vite possible, avant les dégâts.
Il ne s'agit pas ici de trahir des secrets ainsi qu'un prestidigitateur qui démonterait les trucs de ses semblables. Il s'agit de prévenir toute déconvenue en rappelant, une fois de plus, que la collection de minéraux, pierre après pierre, franc après franc, reste une pratique délicate, tributaire d'une foule d'inconnues et d'aléas.
Rapidement résumées, les quelques considérations ci-après aideront à comprendre ce qui, dans l'ombre, régit le prix des pierres. Par fatalité, par tactique commerciale, pour le profit ou pour la sauvegarde même du commerçant soumis à un approvisionnement difficile.
Ne jamais perdre de vue qu'un minéral est souvent anormalement coûteux parce qu'il a pérégriné chez des marchands successifs, du prospecteur au grossiste au demi-grossiste aux détaillants divers, de moins en moins mobiles et débrouillards ou de plus en plus futés, de continent en continent, de pays en pays, de bourse en bourse… et qu'il est, dès lors, opportun, stratégie contre stratégie, de s'efforcer de remonter une filière d'écoulement pour localiser le fournisseur le plus avantageux, quand cela est possible !
Car les chaînes de distribution sont la plupart du temps extrêmement soudées par des accords de partenariat entre différents dealers. En principe, le marchand écoulant un lot important à un collègue prendra l'engagement de ne pas disséminer ses pièces ou de ne pas en soustraire une partie aux tractations. Les aires de prospection les plus fécondes (au Brésil, en Russie, au Pakistan, en Afghanistan, au Canada, en Afrique du Sud, etc.) sont sous la surveillance constante de puissants dealers drainant à eux toute la production et la réservant à des acheteurs fidélisés.
Sans atteindre le sommet, on peut toujours espérer remonter suffisamment la filière pour réaliser des économies substantielles. Grâce aux confidences des initiés, avec le temps et la notoriété qui s'affirme, on y parvient peu à peu.
Ne jamais perdre de vue que le prix d'un minéral peut varier, dans des proportions étonnantes, d'un marchand à l'autre et d'une bourse à l'autre.
Le marchand a peut-être acheté lui-même, sa marchandise très cher, trop cher, ce qui le condamne à demander des prix élevés.
Il a peut-être aussi consenti des frais énormes : de déplacement, d'hôtel, de location de tables en bourse (le prix du mètre de location oscillant entre 150 et 1 800 francs), ce qui justifie les hausses de prix selon le lieu de vente. Et parce qu'une pierre ne se vend pas comme un hot-dog ou un sachet de frites, n'est-il pas légitime qu'il veuille récupérer au plus vite sa mise de fonds ?
Il n'empêche que certains exagèrent en exploitant la crédulité de leur clientèle. Si bien que tout amateur, impérativement, se doit d'apprendre à connaître la fourchette de prix que tel ou tel minéral peut décemment annoncer.
Toute précipitation à l'achat serait funeste. C'est après avoir longuement "prospecté" les bourses, après avoir observé et comparé les éventaires, après avoir pris conseil, après avoir pris un certain recul, que le collectionneur-acheteur pourra estimer avoir limité les risques d'erreur.
Contre les coups de foudre, il existe une parade facile dont nous avons déjà parlé : l'option d'achat. Il suffit de la demander au vendeur qui l'accepte presque toujours. Celui-ci réserve l'échantillon choisi pour une durée déterminée qui constitue un délai de réflexion. Libre ensuite au demandeur de revenir sur sa décision en levant l'option, ou d'acquérir le minéral.
Chose renversante ! les prix de spécimens de même espèce et de qualité identique peuvent même varier au sein d'une seule bourse selon les exigences, plus ou moins grandes, de ceux qui les proposent. (conséquence obligée de ce qui a déjà été dit : il n'y a pas de barème qui reprenne le tarif des pierres). Toutes les dérives, hélas, peuvent être observées, le toupet face à l'ignorance étant souvent bien payant.
J'ai vu quelques fois, en l'espace d'une heure ou deux, des minéraux qui doublaient, triplaient, quadruplaient leur valeur de départ en passant d'un marchand à l'autre avant de trouver acquéreur.
Dans certains cas, en toute innocence, il arrive aussi que le vendeur surestime la valeur de son matériel. Il se sera laissé impressionner par des rumeurs, par des légendes, comme celles qui circulent à propos des minéraux uranifères par exemple. J'ai aperçu plus d'une fois des vandenbrandéites et des cuprosklodowskites massives qui, par ignorance, revendiquaient le prix dévolu à des fourmariérites.
J'ai vu aussi des espèces confondues et donc tarifées à la hausse (des aurichalcites prises pour des rosasites, des calcites cobaltifères transmuées en sphaerocobaltites …). Mais cela est une autre histoire.
Ne jamais perdre de vue qu'il n'est pas rare que le prix d'un minéral soit arbitrairement maintenu élevé grâce à l'astuce qui consiste à n'écouler sur le marché qu'une quantité contingentée du dit minéral. Ce qui s'est produit ou se produit encore à partir de stocks habilement "gelés" d'hémimorphite mexicaine, de dioptase congolaise (ex-Congo français), de soufre sicilien ou de rhodochrosite américaine. Contre ces façons d'agir qui font partie d'une tactique de vente, et qui d'ailleurs ne sont connues que de manière très imprécise, par ouï-dire ou de bouche à oreille, il n'y a pas de défense.
A chacun de réagir selon ce qu'il croit bon de faire : acheter ou attendre. Soit dans la conviction d'une opportunité, soit dans l'intuition d'une hâte injustifiée.
On ne peut reprocher cette politique aux commerçants : elle cherche à tirer le meilleur parti des ventes. Un marchand maladroit présenterait sa récolte d'un seul coup, inondant le marché de minéraux qui, par leur nombre, forcément, paraîtraient dévalués.
L'acheteur s'efforcera d'en savoir plus et prendra ses responsabilités.
Ne jamais perdre de vue que le prix élevé d'un minéral peut être justifié par une découverte remarquable et réduite, mais sans garantie; toute dévaluation de la valeur intrinsèque de ce minéral étant possible à partir de découvertes ultérieures, meilleures ou plus abondantes.
Certaines espèces classiques, très estimées, ont vu leur prix chuter au fil des ans par un phénomène de pléthore (la vanadinite, la célestine, la malachite, etc...) Certaines gemmes elles-mêmes ont vu leur valeur sensiblement baisser depuis l'exploitation des gisements du Pakistan, de l'Afghanistan ou de la Tanzanie.
Un bon filon qui produit des espèces appréciées déclenche très vite une exploitation approfondie mobilisant une main-d'œuvre de plus en plus nombreuse et des moyens techniques gigantesques. La constitution de compagnies privées, puissamment autofinancées et opérant sur base de monopoles, est un fait nouveau qui montre les ambitions de la recherche minéralogique moderne, sous-tendue par un marché de plus en plus vaste.
Par conséquent qui pourrait savoir ce que réserve l'avenir ?
Qui oserait prétendre qu'une espèce minérale de top niveau, et donc très chère, ne sera pas détrônée un jour ou l'autre ?
Les vieilles stibines japonaises, les meilleures au monde, se voient menacées par les ambitions des jeunes stibines chinoises qui n'arrêtent pas de grandir.
Et les minéraux rares du vieux Likasi katangais (gerhardtite, likasite, buttgenbachite) auraient, paraît-il, de sérieux outsiders quelque part en Australie.
Toute belle et bonne collection compte toujours son lot de vieilles gloires - passées - datées, supplantées, et qu'il faudra continuer à aimer parce qu'elles brillèrent jadis de tous leurs feux.
Après ce panorama, que dirais-je qui soit capable d'atténuer les craintes ou d'empêcher les inhibitions ?
Il faut regarder l'achat de pierres comme une sorte de sport intellectuel. Il vise à se jouer des obstacles, il exige l'endurance et le dépassement de soi et il n'est rebuté ni par la longue attente, ni par les chausse-trappes, ni par la déception.
En fin de compte, la découverte du monde des ventes et négociations de minéraux, en ses multiples arcanes, n'est qu'une expérience humaine de plus.
|
| .../... |
|
| |
   |
| Maj le 02.10.2002 |
|
|